Imparfait

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Cahier référent

«Zoé. Je ne voulais pas te réveiller en partant. Je t’aime, passe une belle fin de semaine!»

Vincent m’a envoyé ce texto en partant pour son tournoi de hockey. Pourquoi? Probablement parce qu’il se sent encore mal de ne pas passer de temps avec moi pour les deux prochains jours. Honnêtement, il n’a pas à s’en faire: cela ne me dérange pas du tout. Au contraire, ça me fait plutôt plaisir. Nous sommes ensemble depuis cinq ans déjà, mais nous habitons ensemble depuis quelques mois à peine. C’est loin d’être aussi rose que j’aurais pu le croire. Il fait le même genre de blagues ridicules que lorsque je l’ai connu, alors que nous entrions tout juste dans l’adolescence. Il invite ses amis qui parlent trop fort. Il me raconte (encore plus qu’avant) les histoires de ses jeux vidéo du moment, alors que j’y joue moi-même. En plus, le soir, alors que je suis sur le point de m’endormir, il trouve toujours quelque chose à dire, comme si cela ne pouvait pas attendre au lendemain.

Pour la première fois depuis longtemps, je me sens zen. Je pourrai enfin réellement me reposer. Tout à l’heure, je déjeunerai avec ma sœur Catherine au restaurant (Vincent m’a préparé son soi-disant succulent mélange à crêpe, mais je n’ai pas envie d’en manger et, de toute façon, j’ai promis à ma sœur). Elle me dira encore à quel point je suis chanceuse d’avoir un homme comme Vincent dans ma vie, mais elle a tort. Il est loin d’être si merveilleux.

Je prends ma tasse (fraîchement lavée par Vincent, parce qu’il veut être certain que je me souvienne à quel point il est un bon homme de maison, bien sûr, comme s’il n’y avait que cela qui comptait) et m’installe avec mon café devant la télévision que je ferme à peine quelques minutes plus tard. Le silence fait du bien lorsqu’on a l’habitude de vivre avec une machine à paroles.

Je rejoins ma sœur à 10h au restaurant. Elle semble heureuse et je suis contente de la voir ainsi. Elle a vécu de nombreuses peines d’amour, mais sa dernière relation semble bien fonctionner, même si je n’ai pas encore rencontré son nouvel élu. Très rapidement, je la questionne sur le sujet.

— Cette semaine, nous pourrions passer vous voir, Vincent et toi, après le travail, m’offre-t-elle, visiblement très heureuse à cette idée. Je suis sûre que vous allez bien vous entendre.

— Bien sûr…

Je suis certaine qu’elle a perçu l’hésitation dans ma voix. Vincent vient de partir pour quelques jours et j’ai envie de profiter de la paix qui m’habite, et non de penser à son retour. Il prend toute la place quand il était là, et je perds cette part de solitude dont j’ai tant besoin. Ma sœur fronce les sourcils lorsqu’elle me demande:

— Bon, qu’est-ce que tu as encore? Tu recommences à faire des caprices?

Je n’ai pas envie de lui répondre. De toute façon, elle ne comprendrait pas. Il est drôle, surtout devant les autres, pour montrer à quel point il a de l’entregent. Il est serviable, mais c’est toujours pour se faire pardonner d’avoir passé du temps avec ses amis alors que j’ai moi-même une vie sociale active. Il est attentionné, mais c’est toujours pour me rappeler à quel point je ne pourrais pas trouver mieux, comme s’il était le seul homme à être gentil. Il aime montrer à quel point il est extraordinaire. Catherine ne sait pas cela. Je suis la seule à le connaître tel qu’il est réellement: il est prétentieux, presque narcissique. Même avec ses amis, il porte un masque. Sinon, il n’en aurait clairement pas autant. Il a changé depuis que nous habitons ensemble. Ce n’est pas moi qui suis de mauvaise foi; je ne reconnais plus l’homme dont je suis tombée amoureuse. C’est simple, non? Il a changé. Moi, non.

Je suis sur le point d’orienter notre conversation vers un tout autre sujet lorsque je reçois un nouveau texto de Vincent.

«Je n’arriverai pas tard demain, donc je pourrai faire le souper. As-tu envie de quelque chose en particulier?»

Bien sûr, il pense déjà à son retour et veut être certain que je ne l’oublie pas lors de ces deux jours. Je me retiens de lancer mon cellulaire par terre avec rage.

Pour citer

Guimond, Samuelle. 2018. Imparfait. Quelqu'un d'autre. Cahier virtuel. Numéro 3. En ligne sur le site Quartier Fhttp://quartierf.org/fr/article-dun-cahier/imparfait

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