Chroniques d’une résistance et ton ressourcement

Attentive, l’appel, du bas du ventre, marque l’itinéraire. Une campagne contre le raisonnable et les choses à faire, ce sont les cheveux en lianes et la vie, dans les doigts qui s’allongent vers la lumière. Immobile, chez toi, tu aimes sentir le vieillissement du jour et le travail refusé pour être là. Tu inspires, puis souffles contre les pressés, cordés, le claquement des souliers sur le trottoir, les matins chargés. L’aube touche ton corps, elle y dessine des formes orangées, roses, te chuchote la lenteur sauvage à se réveiller sans obligations. 

De la lumière et, végétale, tu reconnais une place trop perdue, de vivre par hasard et l’investir, surtout, contre la poussée du monde à arracher les moments doux, à sortir et obtenir, s’y importe si peu, là que tu te baignes dans l'éclaircissement, assise à la fenêtre à dire non. Un à un, les orteils, tes pieds reprennent plaisir à bouger pour eux, se rafraîchir à l’ombre de ton corps en feuilles, que seule et ici, tu as le temps d’imaginer larges et vertes, striées de veines rouges. Elles respirent. Tu fermes, ouvres les yeux, l’après-midi accueille ta résolution, tu penses, la poussière danse avec tes mains, elle virevolte, libre. Voilà que c’est terminé de s’épuiser, terminé les offrandes de labeurs sans rires, à ceux, jamais vus, qui prennent de toi sans que tu ne veuilles donner. 

Pendant des semaines, mais tu ne sais plus très bien, tu glisses, assise et douteuse, tu coules en flots de choses à réfléchir, à redéfinir. Quand le vertige s’épuise, que la houle te dépose enfin au milieu de tes plantes favorites, alors tu comprends. Il faudra écrire. Près de la fenêtre, tu t’ancres dans la page blanche, en pensant à ceux que tu aimes, tu cherches comment le dire, ce moment d’oreilles tendues, l’écoute du minéral, les os, et comme le corps s’accorde à la lenteur. Pour guérir, tu écris, les mots se mêlent aux éclats du jour, le papier s’imbibe de tes sentiments, des phrases pour déshonorer un ordre du travail sacré, les patrons rois, les gérants, la passivité des dirigés. Tu repenses au bruit de tes souliers dans la rue, redoublé par ceux d’inconnus, des employés. Comme eux, oui, tu as enduré, sur tes soleils nécessaires, des heures sous les néons, des heures de course, d’empressements en sacrifices, tes larmes sur le bureau. Arrêt de travail. Dans ta découverte d’un instant de répit, ta famille t’a cru perdue, tu as compris une façon de vivre qui demande d’abandonner les sûretés et, après les yeux gonflés de pleurs, tes mains à tâtons, tu l’as entendue, la fenêtre qui soufflait, ouvre-moi, le vent voyage de mondes en océans. 

Grandissant sur ton visage, tu le sens, un sourire précieux, quelque chose comme merci, du corps, délié, qui à chaque entrée d’air retrouve sa souplesse, une durée à se développer au jour. Tes bras s’étirent, ils provoquent une brèche, craquent le culte de l’addition, insignifiant, ce moment où toi, en semaine, à te replanter dans le rythme indigène de ta volonté, tu souris de très creux. Là et encore quelque temps, tu cultives la chaleur, tes paupières rouges de soleil. Tu as confiance en cette force tranquille, elle redresse ton dos de ses courbes, de ses fardeaux pour l’horaire et, dans ta convalescence, l’affranchissement de l’obligé en standard idéal, tu découvres des mots agiles et merveilleux, prêts à traverser les lignes de tes feuilles imaginées. 

D’abord, tu écris pour toi, puis pour d’autres, tu y crois, de pouvoir aimer jusqu’au bout des ongles. Tu ouvres ta peau, les amis goûtent ta sève riche de savoir, tu offres tout de toi, ton intimité s’épanouit en phrases simples et sincères. Quand ils sont partis, tu le sais, tu penses, tu n’as pas assez donné, il en faut plus. Alors, tu écris la nuit, le jour qui suit et encore. Mais ils ne reviennent pas, ne t’écoutent pas. Certains de tes mots se balancent à l’ordinateur, personne ne semble les lire. Dans le ventre, tout bas, des murmures d’inquiétude, peut-être qu’il n’existe pas cet avenir où tu t’assois heureuse, libre et entourée. 

Tes mots oscillent, tes idées perdent pied, à vouloir écrire le compromis nécessaire à l’amitié, tu t’enlises dans des boues de censure. Tu quittes la fenêtre, de peur, tu cours dehors. Dans la rue, une connaissance, de loin, au coin, lumière rouge, une main t’appelle. Tu rejoins quelqu’un d’avant bien des années. Il dit avoir lu tes paroles, qu’il voulait te revoir et t’inviter chez des amis. Dans le même jour de nuages bas, tu rencontres des gens qui te sourient jusque dans leurs bras, te voilà sœur de plusieurs espoirs. Tous, ils te soutiennent, ils relancent tes idées, te parlent de combat. Tu écris pour eux, des mots criés et chantés, dans la rue, vous voulez convaincre des gens qui n’ont pas le temps. L’autobus arrive, la lumière verte déclenche une marche rapide, c’est l’heure, toujours, d’aller travailler. 

Des mois plus tard, tes sourcils en barreaux, avec tes amis, tu oublies d’arroser les plantes, les rideaux fermés sur des rencontres graves. Il arrive que des doutes te fassent plisser les yeux, dans la pénombre tu ne sais plus quoi croire, mets ses mains autour de tes épaules, tu préfères essayer pour lui, pour eux. En écrivant des choses qui ne te ressemblent plus, tu souhaites avoir changé pour le mieux, et dans vos quelques rires, tu cueilles ce qu’il te faut pour continuer à appartenir. Tu évites la fenêtre, la cause, la cause. 

On cogne chez toi. Tes compagnons de nuit t’appellent, vous êtes sûrement une centaine à le savoir. Tu te réveilles en panique, le cœur en course quand tu claques la porte. La ville, la neige, vos pas résonnent, aussi, les clameurs jusqu’aux fenêtres fermées comme les oreilles des passants, ils ignorent les mots, les gestes. Tu te rends compte, vous êtes bruyants, en colère et invisibles. Un bruit de sirène, vos clameurs y répondent. C’est à ce moment-là, tu le sais d’un coup, alors que ton corps se traîne, qu’un cri perçant s’entend à l’arrière de la troupe. Tu n’es pas d’ici, de ces gens, de cette fatigue. Dans la neige, des traces s’impriment en fuites et en poursuites, des longs traits de corps poussés au sol, des dessins abstraits de résistance. Toi, figée, on t’emmène avec d’autres. Dans le camion, tous entassés, au milieu d’une rage que tu ne partages plus, tu pleures de t’être fait arrêtée, mais libérée, de t’être perdue au nom de mots acerbes, d’empressements et de sacrifices. Des larmes chaudes, lourdes, roulent sur ton visage qui se détend peu à peu. Tu inspires. En fermant les yeux, tu t’engages à retrouver la simplicité et tes plantes, la tiédeur près de la fenêtre. Quand tu sors du poste de police, ses mains à lui dans l’air, il avance vers toi, furieux, parle déjà de la prochaine fois, promet de mieux planifier l’affaire. Il ne sait pas que tu l’aimes et que tu vas partir. 

De la fenêtre, rideaux levés, tu caresses les végétaux, écoutes leurs voix rassurantes. Tu reçois ce qui se décide profondément en toi. La lumière, douce sur tes épaules, s’élargit et t’y installe, tu prends ce support avec l’intention, précise et achevée, déjà, de faire d’abord et toujours, un état sédentaire au creux de toi, une maison à toi. Pour éviter les blessures, quand tu te déplaces dehors, les regards désapprobateurs dans l’ombre et le courroux des dignes, toi, la renégate pour tous, tu t’inventes une clairière aux limites de nature foisonnante et tressée, une fermeture qui respire. Les rues t'accueillent, un printemps frais d'odeurs de vie, tes pas s’allongent en sauts confiants. Tu le sais, ils te voient informe et exilée, dans les cafés, de l’intérieur des bureaux, on t’étudie pour te sauver à toi-même, on cherche à te déterminer. Mais, vraiment, s’ils savaient comme tu te libères de leurs jugements, la marge est longue et inexplorée, à peine des sentiers dans les herbes hautes. Tu y marches alaise. 

Bientôt, dans un texte autant forêt que tes couettes longues et tiges robustes, un manuscrit dans une grande enveloppe brune, tu reconnais le chemin parcouru. En relisant les premiers mots écrits, après l’emploi perdu, avant les soulèvements ratés, tu le sais, tu as renoué avec le soleil. Tu as repris ton crayon, flatté le papier, une histoire s’y est dessinée, que tu as poursuivi même en marchant, en faisant l’épicerie, en lavant la vaisselle au restaurant. Maintenant, dans les heures récupérées, le temps s’étire comme tes bras au réveil, tu redécouvres, et c’est un bonheur, le potentiel d’habiter l’instant en corps plein de ce qui suffit. De cet espace, tu le sais mieux maintenant, est une source protégée des croyances commandées, une origine, ton trésor, pour transformer même l’indiscipline et le refus, en acte serein de s’assumer soi et créatrice. Un texte dans les mains, le tien, tu te diriges vers le bureau de poste. 

Sur le trottoir, nerveuse mais fière, tu serres l’enveloppe. Tu penses comme tu as raison de repousser chez toi, d’aimer le monde qui te nourrit de ses possibilités, d’essayer de t’y inscrire à ta manière. Dans ta délivrance, tes yeux riches de minutes douces, tu propages le doute, un air épanoui qui trouble, arrête même, un instant, les passants. Il n’y a rien à résister de ce poème heureux, même si personne ne l’écoute, toi, tu t’y donnes au complet, et c’est assez, d’être là, lentement et pour toi, de retourner à la fenêtre. 

Pour citer

Goulet, Alizée. 2018. Chroniques d’une résistance et ton ressourcement. Publication en ligne sur le site Quartier Fhttp://quartierf.org/fr/publication/chroniques-dune-resistance-et-ton-r…