Ani ou Ina

Ce texte a été finaliste du concours Quartier F organisé par l'Université du Québec à Montréal

Coups de feu suivis de coups de feu retentissants. Ceci est un exercice. Une simulation d’un véritable combat. La soldate vise le centre, retient son souffle et tire en plein dans le mille. Elle change de cible, se déplace rapidement, sans faire trop de remous dans les longues herbes, et répète la manœuvre. Encore et encore jusqu’à la fin de la série de mannequins. Bilan: huit fois sur dix, le compte est bon.

Elle se nomme Ani. Ses supérieurs étudient son dossier d’un regard approbateur. L'une des nouvelles recrues, mais la seule pouvant atteindre autant de cibles en un temps aussi bref. Elle devra surveiller les arrières de la troupe lors de la prochaine mission de reconnaissance. Elle accepte son devoir sans broncher.

Musique classique douce, danseurs y étant synchronisés, un seul à la fois. Certains plus raides, d’autres plus souples. C’est à son tour maintenant. Elle exécute les séries sans aucune faute: mouvements fluides, harmonieux. Une danse ravissante, digne d’applaudissements.
Elle est connue sous le nom d’Ina, danseuse de ballet de longue date. Son instructrice les rassemble tous, elle y compris, au centre de la salle. C’est l’heure de vérité. Tous sont fébriles, la tension est palpable. Chacun reçoit son rôle dans le prochain spectacle avec enthousiasme ou résignation. Elle en reçoit un à la hauteur de ses attentes: un rôle demandant, exigeant, d’importance. Elle trépigne de joie et ne peut s’empêcher d’effectuer des pirouettes, yeux brillants, visage fendu d’un grand sourire.

Ani occupe le poste de sentinelle. Les autres membres de la troupe ratissent la région à la recherche d’informations laissées sur place par un camp ennemi. De son emplacement surélevé, elle regarde au loin, en alerte. Les autres n’ont rien trouvé, elle n’a rien à signaler non plus, jusqu'à ce que retentisse une explosion. Elles se jettent toutes à terre. Shrapnels volant dans toutes les directions, détonations saccadées, tirs mitrailleurs. Obéissant aux ordres de la cheffe, la troupe se place en formation. Danse macabre.

Ce soir, la salle est comble pour la première du ballet. Ina entre en scène. C’est à son tour de charmer le public. Elle inspire un coup et se lance. Un pas, deux pas, une pirouette, pas chassé, entrechat. Un enchaînement si limpide, si cristallin, qu’il suscite des exclamations ébahies de la foule.

Détonations après détonations après détonations. C’est répétitif, à la fin, pense-t-elle. Des années ont passé depuis le désastre survenu lors de sa première mission. Ani, une des seules survivantes de l’embuscade surprise. Son devoir ne lui a pas permis d’être en deuil longtemps. La revoilà derrière un tonneau, objet d’une piètre protection. Nouveau statut: tireuse d’élite, elle atteint sa cible dix fois sur dix. Voilà qu’elle braque son canon, vise, retient son souffle et tire. Visage de marbre, mouvements précis, sans vie. Une automate.

Elle retourne à ses quartiers, épuisée, et s’assoit devant son miroir. Garnissant sa veste d’uniforme: perles rouge rubis. Gants déchirés, doigts teintés d’écarlate, elle répand du vermeil sur son visage reflété, ne pouvant laver le cramoisi des mains de la prima ballerina, regard dans le vide.

Silence dans la salle, ponctué de murmures fascinés, à peine audibles au-dessus des volutes de la musique. C’est au tour de la star, maintenant, pense-t-elle. Ina, prima ballerina, accueillie par un public attentif, fervent. Des années se sont écoulées avec célérité, marquées par le zèle, depuis que son institutrice l’a recommandée à cette compagnie de ballet professionnel. Elle s’y est épanouie, répétition après répétition, spectacle après spectacle, tournée après tournée, interprétant un rôle de plus en plus primordial sur scène, espérant se mériter un jour le titre de prima ballerina assoluta. Visage éclatant, mouvements gracieux, sans mort. Parsemés sur son justaucorps: filaments grenat. Jeux de lumière saisissants. Doigts gantés de blanc. L’essence même du ballet.

Les applaudissements et les sifflements retentissent fort longtemps après la fin. Elle retourne à sa loge, fière d’elle. Sur sa coiffeuse, un bouquet de roses de son agent. Elle s’admire dans le miroir, y approche une main, ne pouvant nettoyer l’écarlate des doigts de la tireuse d’élite, regard dans le vide.

Elle quitte l’établissement, enfin, après une longue période de convalescence. Cela fait quelques années qu’elle a délaissé l’une de ses anciennes occupations et plusieurs années auparavant, l’autre. Ses supérieurs et ses agents ont essayé maintes fois de la contacter, les uns pour ravoir leur meilleure arme, les autres pour ravoir leur meilleur atout financier. L’ère du devoir est révolue, l’ère du soi aussi.

Ani, l’interpelle un officier de l’armée.

Ina, l’interpelle un chorégraphe de ballet.

Tous deux se dirigent vers elle, provenant de directions opposées.

Ni Ani, ni Ina.

Je suis Ana, répond-elle, sans se retourner.
 

Pour citer

Li, Zoe. 2019. Ani ou Ina. Publication en ligne sur le site Quartier F. http://quartierf.org/fr/publication/ani-ou-ina