Le féminin sacré en Mésopotamie

À la découverte de l'ingouvernable Inanna

Auteur·e·s de l'article d'un cahier

En tant que danseuse, être incarnée, présente à mon corps et à mon espace relève de l’identité personnelle. Pour moi, la femme ingouvernable est d’abord et avant tout incarnée. Cette conception de l’ingouvernabilité se retrouve en plusieurs points, en lien avec le sujet de mon récent mémoire de recherche. Déposé en avril 2018 dans le cadre de ma Maîtrise en Danse, il traitait du lien entre la danse, le sacré et l’érotisme en Mésopotamie.

Pour moi, intuitivement, organiquement et émotionnellement, ces thèmes sont tous connectés et se rejoignent quelque part en un lieu, un état, que je ne peux nommer. J’ai donc cherché la réponse en Mésopotamie, une civilisation radicalement différente de la nôtre, où le rapport à la sexualité, et au désir de cette sexualité, n’est ni tabou, ni péché, mais bien sacré et donc encouragé. Mon hypothèse de départ était que si l’éros était sacré en Mésopotamie, alors le sacré était également érotique et que cela transparaîtrait dans leur pratique de la danse. Ainsi, l’objectif était d’identifier les liens qui unissaient la danse au sacré et à l’érotisme en Mésopotamie et d’en comprendre le rapport au corps et à l’existence des Mésopotamiens. Mes objectifs de recherche ont été atteints. L’étude des différentes pratiques de mouvement de cette époque m’a permis de repérer certains de ces liens et de comprendre la place essentielle qu’y tenait le culte d’Inanna/Ishtar.

Il s’agira donc ici de partager les résultats en lien avec le culte de cette déesse, car son caractère impétueux et imprévisible, tout comme l’importance que revêtait le corps dans les concepts divins qu’elle représentait et dans les cultes qui lui étaient voués, font d’elle, selon moi, l’une des figures emblématiques de l’ingouvernabilité féminine. Nous verrons dans un premier temps qu’en tant que grande déesse de l’amour et de la fertilité, elle incarne ontologiquement le plaisir de vivre et de créer. Puis, qu’en tant que déesse de la guerre, elle peut aussi incarner le plaisir du chaos et de la destruction. Ces deux aspects fondamentaux de sa personnalité sont au cœur des liens entre danse, sacré et érotisme.

Inanna, déesse du plaisir et de la joie

Le premier lien identifié entre danse, sacré et érotisme concerne la joie et la célébration pure de la vie. Après l’analyse des données, je suis parvenue à une première conclusion: pour les Mésopotamiens, le mouvement était en lui-même divertissant et cela transparaissait dans la danse et l’érotisme. En prenant la pleine mesure de leur conception de l’être et de l’existence, j’ai compris que la vie elle-même était pour eux source de joie. Célébrer la vie et ses multiples manifestations a ainsi été ritualisé et sacralisé. Inanna est au cœur de ce premier lien car dans leur vision de l’univers elle incarnait, entre autres, le concept du plaisir. Ainsi, toute activité incluant en soi une forme de plaisir physique devient une célébration de la déesse, et cela autant dans un contexte quotidien et potentiellement profane, que dans un contexte religieux et donc à priori sacré.

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Plaque votive (2700-2600 av J-C), Oriental Institute of Chicago, n° A12417

Les banquets, les repas, les cabarets étaient autant de prétextes pour se rassembler. Ces occasions, fréquentes en Mésopotamie, permettaient de se réjouir et de célébrer la vie. Elles représentaient des temps symboliques de l’existence des Mésopotamiens, car elles remplissaient une fonction sociale essentielle à la vie en communauté. Leur existence «renforce les liens entre les convives et permet l’établissement et le maintien des relations sociales» (Joannès et al., 2001: p.716). Un grand nombre d’iconographies représentant ce type de scène a été recensé lors de ma collecte de données. On les identifiait à la présence de boisson, signalée par des gobelets de vin ou des jarres de bière, et à celle de serviteurs, de chanteurs ou de musiciens.

Les tavernes ou cabarets étaient également les lieux emblématiques de la prostitution (Grandpierre, 2012: p.77). Ces lieux étaient tenus par des femmes et les clients y trouvaient de quoi satisfaire leur goût pour les boissons alcoolisées et leur appétit sexuel (Joannès et al., 2001: p.695). Inanna est la déesse de l’amour libre, soit l’amour vécu en dehors du mariage, et son temple, l’ES.DAM, signifie en sumérien «bordel», «taverne» ou «cabaret» (p.695). Elle est donc ainsi la patronne des prostituées, sacrées ou non, et de toutes les femmes placées, du fait de leur activité, en marge du cadre « normal »  (p.695) de la société. Elles étaient célibataires, ne pouvaient ni se marier ni avoir d’enfants et devaient suivre un certain nombre de règles pour se vêtir ou apparaître dans les lieux publics. Des prostitués hommes auraient également existé, mais fort peu d’études se sont penchées sur le sujet. (Joannès et al., 2001: p.694-696)

Les tavernes et cabarets se différenciaient donc, à juste titre, des autres lieux de divertissement par la plus grande place accordée au plaisir physique. On y recense par exemple plus de diversité dans les positions dansées et sexuelles. Mais on y trouve toujours musiques ou boissons, outils essentiels, semble-t-il, pour festoyer correctement.

Les places publiques, la rue ou les squares sont autant d’autres lieux de célébration du quotidien. Des performeurs professionnels, comme des acrobates, des bouffons ou amuseurs de foule, ainsi que des charmeurs de serpents, s’y trouvaient souvent, probablement pour divertir les passants (Stoll, 1980: p.73). Il est également plusieurs fois mentionné dans la mythologie d’Inanna que celle-ci dansait et chantait spontanément en attendant son amant: «comme j’avais chanté tout le jour jusqu’à la tombée de la nuit, il vint à ma rencontre, il vint à ma rencontre» (Attinger, 2015b [2010]: v.4-5); dans le même poème, Dumuzi (son amant) lui suggère de mentir à sa mère pour dissimuler leur rencontre:

Innana, je vais bien t’instruire comment mentent les femmes: «Mon amie voulait s’amuser avec moi dans la grande rue, elle a gambadé autour de moi, jouant avec tambour et baguettes. Doux étaient ses airs, elle les chantait avec des trémolos devant moi. Il était (bien) agréable de se réjouir, c’est (ainsi) que je n’ai cessé de passer le temps avec elle». (v.14-18)

Ce passage suggère qu’il était fréquent et commun pour un femme d’aller s’égayer dans les rues ou sur la place publique. Cela est renforcé par le recours au mensonge, celui-ci devant, pour être plausible, faire référence à une pratique habituelle. On peut donc supposer que la musique, la danse et le chant jouaient un rôle majeur dans les célébrations et divertissements quotidiens.

Ils sont également attestés dans certaines manifestations cultuelles comme celle du rituel du mariage sacré. Des chants accompagnaient souvent les libations et les offrandes : «pour toi, la nuge, on purifie le sol, cela est célébré pour toi dans un chant» (Attinger, 2015a [2011]: v.147). Et la multitude d’instruments permettaient d’exacerber les émotions des participants: «les aèdes révèlent un chant en son honneur, (un chant) plongeant le cœur dans l’allégresse» (v.207). La prêtresse chargée d’incarner la déesse Inanna lors de la cérémonie, pouvait également faire entendre sa voix: «Moi, la prêtresse EN, Enheduana, j’étais entrée vers toi dans mon splendide Gipar. Alors que, portant une corbeille masab, j’avais entonné un chant de réjouissance.» (Attinger, 2015c [2011]: v.66sq) Cet hymne écrit par la prêtresse elle-même fait écho au poème où Inanna attend son amant en chantant et en dansant.

Ainsi, les arts du chant, de la musique, et de la danse, auraient été pratiqués par la déesse dans la mythologie, par ses prêtresses lors des rituels et par les prostituées des tavernes dans la vie au quotidien. Ces correspondances peuvent s’expliquer par l’ambivalence attachée à certaines professions. On ne sait pas encore différencier les prostituées régulières, des prostituées sacrées, des prêtresses et des musiciennes. Ce flou pourrait venir de l’existence de différentes catégories sociales d’officiant: «Les membres des catégories sociales supérieures recouraient plutôt à des concubines, musiciennes ou chanteuses, intégrées à leur propre harem.» (Joannès et al., 2001: p.696). Néanmoins, toutes se rassemblent sous l’égide d’Inanna et de la pratique de l’amour libre.

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Fragment de plaque, Isin-Larsa (2004-1763 av J-C), Paris, Louvre, n° AO16924

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Fragment de plaque, (IIème Millénaire av J-C), Jérusalem, The Israel Museum, n° 87.160.743

Cette récurrence de croisement dénote une connexion profonde, d’ordre ontologique, entre ces manifestations. Le plaisir de festoyer, de se divertir, de se faire plaisir, en bref le plaisir du plaisir lui-même, est personnel avant d’être social. Il s’inscrit avant tout dans le corps, et existe avant tout par l’incarnation. D’après Yoseph Garfinkel, auteur de «Dancing at the Dawn of Agriculture» (2003b), la danse était, après l’apprentissage du langage et de l’écriture, la garante des liens communautaires.

In order to prevent the disintegration of the social framework, the ranks have to be bound together and the communal ties strengthened. […] The immense energy required here is directed not to the productive work of hunting or food production, but rather to unity and formulating a sense of identity. (Garfinkel, 2003a: p.85)

Le rituel du mariage sacré impliquait justement des mouvements de foule. Pendant plusieurs jours, le peuple entier paradait devant la déesse dans le but de célébrer son union avec le roi: «jouant pour elle sur des tambours et des timbales en argent, ils défilent devant la splendide Innana, jusque sous ses yeux.» (Attinger, 2015a [2011]: v.38-39); «Le palais est (en) fête, le roi est heureux. Le peuple coule les jours dans la profusion.» (v.210-211) L’objectif social du rituel est renforcé par la sensation concrète de plaisir physique et de joie ressentis. Les habitants festoient et célèbrent pour la seule euphorie procurée par ce type de divertissement, cette béatitude servant ensuite les enjeux religieux et sociaux.

Sharon K. Stoll (1980), interprète justement les sceaux-cylindres d’Ur figurant des scènes de cabarets mentionnées plus haut, comme la représentation d’une liesse générale, où le public soutient les danseurs et les musiciens en frappant lui aussi dans ses mains.

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Empreinte sceau-cylindre, (2900-2340 av J-C), Amiet, P. La Glyptique Mésopotamienne Archaïque, Paris, 1958. fig. 1194

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Empreinte sceau-cylindre, (2900-2340 av J-C), Amiet, P. La Glyptique Mésopotamienne Archaïque, Paris, 1958. fig. 1193

Les claquoirs que l’on voit sur l’image ci-dessus à droite feraient échos selon elle aux instruments à percussion retrouvés dans les tombes royales d’Ur. Elle part du principe que la percussion crée le rythme et le rythme crée le mouvement, l’ivresse et la joie: «le rythme est une puissance vitale qui déborde tous les domaines et les traverse… plus profond que la vision, l’audition, etc. […] il appelle tous les champs sensoriels, les éveille, les fait vibrer et résonner.» (Deleuze, dans Schott-Billmann, 2011a: p.135) Pour Schott-Billmann (2011a et b), psychanalyste et danse thérapeute spécialisée dans l’étude anthropologique des danses, percussion et danse se communiqueraient immédiatement des participants aux observateurs. Toute scène rassemblant plusieurs personnes au même moment dans un même mouvement supposerait une empathie kinesthésique, c’est-à-dire une transmission des sensations d’un être à l’autre, et le sentiment de ne former, à plusieurs, qu’une seule et même entité. Tous incarnent alors individuellement et collectivement la réjouissance générée par l’évènement à venir ou en cours. La célébration est symbolique, sociale et kinesthésique. Cette expérience, cette communion avec soi-même, avec la musique extérieure et intérieure, serait donc en elle-même source d’allégresse et d’intensité extatique. Le mouvement, sonore ou physique, existe grâce à la joie et parce qu’il crée de la joie.

L’importance de l’expérience physique se comprend également par l’importance accordée au plaisir physique dans les hymnes du rituel du mariage sacré et dans la mythologie d’Inanna et Dumuzi. L’union ne peut se faire sans plaisir et devient même une condition à l’intronisation du roi:

Lorsque le Seigneur couché près de la Sainte Inanna, le berger Dumuzi, avec du lait et de la crème aura lissé ma cuisse, lorsque sur ma vulve, il aura posé sa main… […] Lorsque sur le lit il m’aura caressée, alors je caresserai mon seigneur, je décréterai un sort agréable pour lui […] Dans la bataille, je suis ton guide, au combat je porte ton armure, à l’assemblée je suis ton avocat, pendant les campagnes, je suis ton inspiration. (Bottéro, Kramer, 2011: p.224)

L’union spirituelle entre le roi et la déesse, qui assurent la protection des dieux aux hommes, mais également la fertilité du peuple et de la végétation, doit, pour être effective, s’incarner dans la chair. L’expérience vécue sur un plan terrestre accentue et concrétise l’union cosmique, car le corps et les sensations contribuent à la sacraliser. Ce sont les «impressions sensibles» (Griffet, dans Jeffrey et Le Breton, 1995: p.139) qui font naître la conscience du sacré. Pour Griffet «Le sacré est lié à l’état affectif de la personne, aux sensations du corps propre et à celles qui sont produites par les sens.» (p.139)

Les points communs entre les différents divertissements évoqués ne résultent ni de leur contexte d’exécution, ni de leur fonction ou des différents outils de célébration, mais de leur lien direct avec la vie terrestre. Tous sont des célébrations, personnelles et collectives, organisées ou spontanées, du plaisir de vivre. Par exemple, la pratique sexuelle est érotique, donc désirable, car elle reproduit sur le plan humain la création du monde. Cette dimension sacrée en fait une source de joie. Mais elle est également divertissante et réjouissante en elle-même, et cet aspect réjouissant contribue à la rendre sacrée. Ainsi la sexualité serait érotique, car sacrée et divertissante. Contrairement à la pensée judéo-chrétienne, ici la dimension érotique d’un corps en mouvement n’est pas une transgression de l’ordre divin ou moral, mais plutôt une confirmation de celui-ci.

Mircea Eliade (1964) explique que dans les civilisations organisées autour d’une religion cosmique, il n’existe pas d’acte qui soit purement physiologique. Il affirme par exemple que «l’érotisme et la nutrition sont, pour l’homme des cultures archaïques, des sacrements, des cérémonies dont l’intermédiaire sert à communiquer avec la force que représente la vie même» (p.40). Selon cette théorie, l’acte de manger et l’acte de faire l’amour sont en eux-mêmes des épiphanies du sacré, même lorsqu’ils ne sont pas ritualisés. Les cabarets, en raison de leurs liens multiples avec la danse, la sexualité ou la musique, seraient des lieux sacrés du quotidien, où le plaisir de vivre peut s’exprimer et confirmer, valoriser, célébrer la vie. Ils sont des expériences sacrées du quotidien, «indistinctes structurellement» (p.40) du reste de la vie.

Si le plaisir est une expérience du sacré, l’inverse n’est pas aussi vrai. Pour les Mésopotamiens, l’expérience du sacré ne se vit pas uniquement à travers les expériences plaisantes, mais à travers toutes les expériences de la vie, comprenant ainsi la mort et la souffrance. Inanna en grande déesse de l’amour et de la fertilité, est également, et à l’inverse, la déesse de la guerre et de la destruction.

Inanna, Déesse de la guerre et du chaos

Le deuxième lien exploré entre danse, sacré et érotisme concerne le potentiel destructeur et chaotique d’un corps et, de surcroît, d’un corps en mouvement. Cela se traduit par les excès, l’adrénaline et la puissance qui peuvent naître de certaines activités. Les Mésopotamiens ont sacralisé cette sphère de l’existence, car selon leur conception du monde, cette énergie est celle-là même qui permet la création. Pour eux, il ne peut y avoir de cosmos sans chaos, de vie sans mort. Et Inanna est encore au cœur de ce deuxième lien, elle incarne la guerre et la destruction, elle a le pouvoir de créer la vie autant que de l'anéantir. Elle est réputée pour ne se soumettre à aucune norme, préférant précipiter les conflits et le désordre.

Les Mésopotamiens étaient un peuple qui, d’une manière générale, aimait bouger, et pas uniquement dans le cadre de ses cultes. D’autres activités quotidiennes, notamment sportives, étaient également pratiquées, comme la chasse, le tir à l’arc, la lutte ou la course de chars. Notre collecte de données a aussi mis au jour de nombreuses scènes de lutte ou de jeux à deux. Ces pratiques, à la fois récréatives et querelleuses, permettaient au participant de s’évaluer, de tester ses limites, de prouver sa valeur (Garfinkel, 2003b).

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Empreinte sceau cylindre, (2900-2340 av J-C), Paris, Louvre, n°AO24019

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Empreinte, (2900-2700 av J-C), Amiet, P. La Glyptique Mésopotamienne Archaïque, Paris, 1958. fig.  844

Selon Griffet (Jeffrey et Le Breton, 1995), les activités de capture, comme la chasse et la pêche, expriment sensiblement l’état de tension qui caractérise la vie. Elles n’étaient pas pratiquées pour la seule victoire, mais également pour les sensations qu’elles éveillaient: «Le moment central n’est pas celui où l’on est assuré que la proie ne pourra plus nous échapper, mais le temps de la lutte à l’issue incertaine» (p.144-145). En cela «L’épreuve fabrique du sacré» car «l’on se tient à la limite de ses propres possibilités» (Jeffrey et Le Breton, 1995: p.143). Ainsi, le participant se confronte à l’idée de sa propre mort et à l’élan de force de sa propre vie.

Cette confrontation avec la mort se retrouve particulièrement dans la chasse au lion. Elena Cassin (1981) explique que la ritualisation religieuse n’est pas nécessaire pour que cette pratique soit sacrée. La chasse au lion, souvent menée par le roi ou par son champion, impliquait de se battre à mains nues contre l’animal, donc de se mesurer au monde sauvage, antithèse du cosmos et du monde organisé. Symboliquement, le roi doit devenir lui-même un lion pour pouvoir l’affronter (Cassin, 1981: p.401).

Selon Eliade (1964), on retrouve ici le pendant de l’archétype divin de l’initiation, car de se confronter au Lion ou au monstre, c’est affronter la mort. On trouve cette étape dans tous les mythes et dans toutes les épopées de nombreuses croyances, et ce, bien après la Mésopotamie. La lutte du héros avec le monstre est une façon pour lui de faire ses preuves et donc de devenir héros (p.249). Dans la mythologie mésopotamienne, Inanna est la première à transcender la mort en se rendant aux enfers, avant même les tentatives du héros Gilgameš.

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Sceau-cylindre, Akkad (2340-2140 av J.-C.), Berlin, Vorderasiatiches museum, n° VA 03605

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Sceau-cylindre, Empire d’Akkad (2340-2140 av J-C), Oriental Institute of Chicago, A27903

Comme nous l’avons constaté précédemment, Inanna n’est pas seulement la déesse de l’Amour et du plaisir, on lui attribue également le pouvoir de la guerre, des destructions et des conflits. Son caractère céleste et bienveillant est traduit sur les iconographies par ses ailes. Il est d’égale importance avec son caractère guerrier exprimé par les flèches sortant de son dos et par la masse d’arme qu’elle tient dans la main. Elle a pour animal de compagnie un lion et est très majoritairement représentée avec un pied posé sur celui-ci. Sa force est crainte et on trouve à son égard autant d’hymnes joyeux pour la célébrer que de lamentations pour la supplier d’être clémente, car elle est la «Destructrice des pays ennemis» (Attinger, 2015c [2011]: v.17).

En incarnant à la fois l’amour et la guerre, la déesse propose un archétype féminin divin légèrement différent de ses successeur.e.s antiques Vénus et Aphrodite, déesses de l’amour, épouses de Mars et Arès, dieux de la guerre. Elle se rapproche en revanche de la déesse nordique Freya, et tout comme elle sa fonction guerrière n’entre pas en contradiction avec sa fonction amoureuse. La prêtresse Enheduana la décrit au contraire comme une «vraie femme» (v.2-65), que la colère a «rendue plus grande encore» (v.134).

Il est bien connu que tu es immense comme le ciel,
Il est bien connu que tu es vaste comme la terre,
Il est bien connu que tu détruis les pays rebelles,
Il est bien connu que tu cries contre les terres ennemies,
Il est bien connu que tu brises les crânes,
Il est bien connu que tu dévores les cadavres comme un chien,
Il est bien connu que ta face est redoutable,
Il est bien connu que tu jettes des regards furieux,
Il est bien connu que tes yeux sont chatoyants,
Il est bien connu que tu es obstinée et désobéissante,
Il est bien connu que tu remportes la victoire (v.123-132).

Cette coïncidence des contraires se retrouve chez toutes les grandes déesses dans l’androgynie divine, et particulièrement avec la Déesse Inanna. Elle fait partie de la structure profonde de la divinité, tour à tour bienveillante et terrible, créatrice et destructrice, solaire et ophidienne. L’androgynie divine symbolise la complexité du principe divin lui-même, car dans le divin coexistent les contraires: «L’intention vraie de la formule est d’exprimer –en termes biologiques– la coexistence des contraires, des principes cosmologiques (mâle et femelle) au sein de la divinité.» (Eliade, 1964: p.351) Il est donc cohérent de retrouver lors de la célébration du mariage sacré, des pratiques de travestissement. Parmi les performeurs qui défilent et dansent, certains sont décrits comme des travestis, hommes ou femmes, parés de vêtements d’hommes sur leur côté droit et de vêtements de femmes sur leur côté gauche. Leurs rôles varient d’un texte à l’autre et selon les traductions: «Ayant relevé (leurs) cheveux avec des peignes, les Šaguršag défilent devant la splendide Innana, jusque sous ses yeux.» (Attinger, 2015a [2011]: v.45-46). Mais la version anglaise du même texte évoque leur fonction de prostitué: «Tightening their hairgrips for her, male prostitutes parade before her, holy Inanna » (ETCSL, 2003 [1998]: v.45); une liste lexicale trouvée sur le site du CDLI les décrit comme des «Martial cult performer» (CDLI, 2001: v.28’). Moins d’ambiguïté pour les Kurgarrû qui contrairement au Šaguršag ne sont pas associés à la prostitution: «Ayant pris un stylet, les kurμara qui sont entrés en transe défilent devant la splendide Innana, jusque sous ses yeux. Faisant gicler le sang –leur poignard en est maculé » (Attinger, 2015a [2011]: v.74-76); la liste lexicale les présente comme des «Armed cult performer» (CDLI, 2001: v.27’). Ainsi, à travers les défilés organisés en l’honneur de la déesse «guerre et amour sont liés sur fond de musique où les corps ondulent, se rapprochent, attirant et effrayant à la fois» (Grandpierre, 2012: p.96).

Pour Eliade (1964), cette coïncidence des contraires et cette abolition de tous les attributs sont synonymes, en termes d’énergie, d’un état chaotique nécessaire, et donc ritualisé, à la renaissance du cosmos. C’est tout un peuple qui se rassemble pendant la cérémonie du mariage sacré. Le mouvement global d’une communauté, qui bouge, vibre et danse, toute entière engagée dans la même action, permet alors «la perte des barrages entre l’homme, la société, la nature et les dieux» (p.300) et constitue le pendant terrestre de la grande fusion souterraine de la végétation. Lors de tels évènements, les hommes perdent leur individualité, leur vie se fonde en une seule unité vivante qu’Eliade associe au chaos: «on expérimente l’état primordial, préformel, "chaotique" –état qui correspond dans l’ordre cosmologique à "l’indifférenciation" chaotique d’avant la création–» (p.302). Ils supportent le couple divin, Dumuzi et Inanna personnifiant «la puissance ou le génie de la végétation» et la «fertilité ». Tous incarnent la «frénésie génésique illimitée» menant à la création (p.300). Ainsi, le chaos est nécessaire au cosmos. De la même manière, la mort, à ne pas associer au chaos, est nécessaire à la vie. Ces concepts opposés permettent tension et balance, l’un créant l’existence de l’autre, et leur co-existence crée le mouvement.

Cette pensée cosmogonique du chaos expliquerait alors combien la guerre était nécessaire à ces civilisations, tant sur le plan symbolique que sur le plan physique. Les activités comme le combat, la chasse ou la guerre permettaient à l’Homme de prendre conscience de sa force vitale. Elles étaient ritualisées par des formes et des pratiques de mouvement pour que chacun puisse en faire l’expérience.  

La lutte en elle-même est un rituel de stimulation des forces génésiques et des forces de la vie végétative. Les batailles et les conflits qui ont lieu en beaucoup d’endroits à l’occasion du printemps ou des récoltes doivent sans doute leurs origines à la conception archaïque selon laquelle les coups, les concours, les jeux brutaux entre groupes de sexes différents, etc., augmentent et fomentent l’énergie universelle. (Eliade, 1964: p.271)

Cette force vitale humaine est le pendant de la poussée végétative qui permet à la vie de prendre forme à l’intérieur même de la terre. Le mouvement et le corps portent en eux cette vitalité universelle à l’origine de la création, sa surexcitation mène au chaos et c’est dans cet état anarchique que la vie, et donc le cosmos organisé, peut trouver la force de renaître. La ritualisation de cet excès de vie, cette mise en scène du chaos, est une célébration de la vie elle-même. Inanna en grande déesse de l’abolition des contraires devient la représentante de cette ingouvernabilité pure qu’est une énergie brute, non formée, non dirigée. Inanna n’incarne pas le lion, mais la force qui permettra de le mâter. Elle n’incarne pas la végétation, mais la force qui lui permettra de prendre forme et de fleurir. Elle incarne le concept de l’indomptable, l’incontrôlable, la part d’imprévisible qui réside pour toujours en la vie. Ce sont les excès de la déesse, son rejet des normes, de l’ordre, qui crée le mouvement. Sans le concept qu’elle incarne, le monde stagnerait, retournerait à l’état de néant, comme le monde d’en bas.

Au fil des millénaires, les cultes ont évolué. Dans la mythologie sumérienne et akkadienne, le panthéon est devenu plus monothéiste et plus masculin, les déesses disparaissant progressivement derrière leur époux, à l’exception d’Inanna. Elle est restée présente, et inclassable dans ce modèle, car toujours célibataire et toujours puissante (Joannès et al., 2001: p.631). Son culte ne sera aboli qu’avec la chute de Babylone en 1595 av J.C. Cet épisode historique donnera naissance à l’archétype de la «Putain de Babylone» (Grandpierre, 2012), image forte forgée dans l’inconscient collectif par la condamnation religieuse de l’Ancien Testament:

Cette femme était vêtue de pourpre et d’écarlate, toute parée d’or, de pierres précieuses et de perles; elle avait dans la main une coupe d’or remplie d’abominations, avec les impuretés de sa prostitution.
Il y avait sur son front un nom écrit, un mystère : «Babylone la Grande, la mère des prostitutions et des abominations de la terre.» (Segond, 1989: 17.4-5)

Grandpierre (2012) explique que l’imaginaire occidental s’est très vite enflammé, prêtant à la Mésopotamie une liberté de mœurs qu’elle n’a jamais réellement connue. Car si le plaisir charnel se vivait sans honte en Mésopotamie, ce n’est pas pour autant que la sexualité, et les relations amoureuses se vivait librement. La prostitution sacrée et régulière existait, mais se vivait, au stade de nos connaissances, en marge de la société.  Ensuite, même dans les cadre des relations «normales», en dehors de ces practicien.e.s de l’amour libre, les femmes restaient inférieures aux hommes et les relations amoureuses étaient régies de manière très stricte (Grandpierre, 2012).

La Mésopotamie était une société régie par des règles et des lois sociales et religieuses strictes. Cette organisation se retrouve dans le concept sumérien des ME, véritable plan de la civilisation et de l’univers: «À la totalité des ME correspond la conception d’un univers infini, entièrement gouverné. On pourrait donc les comprendre, au total, comme représentant les forces démiurgiques présentes dans l’Univers.» (Joannès et al., 2001: p.525). Dans le mythe Inanna et Enki, la déesse vole les ME au dieu de la sagesse après l’avoir poussé à boire. Elle les rapporte ensuite dans sa propre ville. Encore une fois elle incarne celle qui se gouverne seule. Elle est la rebelle, l’hors-norme, dans une société où l’anormalité a sa place à part entière dans l’organisation du monde. On peut en cela interroger la réalité de l’ingouvernabilité d’une déesse dans un monde où l’anarchie qu’elle représente ne fait que conforter la pensée établie.

À partir du moment où cette ingouvernabilité est intégrée à la structuration religieuse de la société décrite, à partir du moment où elle est utilisée à des fins cultuelles, son authenticité reste-t-elle fondée? Qu’en est-il de sa dimension physique, incarnée, dans la vie quotidienne? Peut-elle rester une expérience de l’instant, peu importe les truchements qui ont mené à sa réalisation ou les objectifs qu’elle sert?

À cette époque, la sacralisation, plutôt que la répression de certaines sphères de l’existence, était autant une manière d’avouer son impuissance humaine face à l’univers, qu’une façon de reprendre l’entier contrôle sur lui. Pourquoi nier ou réprimer ce qui de toute façon existe? Laisser vivre l’ingouvernable revient ainsi à simplement mieux gouverner.

Pour citer

Pottier-Plaziat, Juliette. Le féminin sacré en mésopotamie: à la découverte de l'ingouvernable Inanna. Femmes ingouvernables: postures créatrices. Cahier virtuel. No 5. En ligne sur le site Quartier F. https://quartierf.org/fr/article-dun-cahier/le-feminin-sacre-en-mesopot…

Référence bibliographique

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Liste des abréviations
OIC: Oriental Institute of Chicago
IM: Iraq Museum
VM: Vorderasiatiches museum

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