Le syndrome Kundera

1

Il y a quatre ans, pour notre premier anniversaire, Élise m’a offert le roman L’ignorance de Milan Kundera. J’ai ensuite dévoré ses œuvres complètes, publiées chez Gallimard. Après quelque temps, je les ai relues. Depuis une semaine, je viens d’entamer encore une fois La plaisanterie, son premier roman. 

Je suis un lecteur méthodique. Si je tombe amoureux d’une écrivaine ou d’un écrivain, il faut que je lise l’entièreté de ses publications. Je m’intéresse à sa vie, cherche des notes biographiques, des entretiens, des articles critiques. Même si Kundera a tenté de protéger sa vie privée des médias, j’ai quand même trouvé quelques photos de lui sur Internet: un homme beau, grand et élancé, aux cheveux blancs. Lorsque j’ai découvert ses livres, nous habitions Paris. Et lui, ma nouvelle divinité, vivait entre Paris, Nantes et l’Islande. J’aurais voulu le rencontrer, lui parler, lui faire lire mes premiers écrits. J’ai cru l’entrapercevoir rue des Écoles, sous les arcades de Place des Vosges, au Jardin du Luxembourg, à la Bibliothèque nationale de France. Je m’arrêtais devant la terrasse d’une brasserie, convaincu que l’individu fumant un cigare et lisant un journal était Kundera, puis je reprenais ma marche au rythme de mes illusions.

Quand j’ai collaboré comme archiviste avec la ville de Nantes, Kundera m’apparaissait dans les restaurants, les bars et la salle de consultation des archives municipales. En juillet 2016, Élise et moi avons visité l’Islande. Pendant que nous roulions en voiture, mon amour m’indiquait un monsieur se promenant sur le quai d’un petit port, un autre faisant paitre les moutons au milieu du paysage vallonné près de la route nationale, et elle me demandait, ironique: «N’est-ce pas Milan Kundera?». Oui, j’étais devenu un peu obsessionnel. 

Niels conduit un taxi à Paris   Marilin descend d’un camion de pompiers au Havre
Katia allongée au soleil dans le parc La Fontaine à Montréal     
Pascal travaille aux Chocolats Favoris à Cap-Rouge   

À Québec, il me semblait voir des personnes de mon passé italien et français dans les rues et les lieux publics de la ville. Le visage de Kundera se métamorphosait, les traits d’amis pouvaient éclore soudainement à un arrêt de bus ou au supermarché. 

J’ai quitté Rome à l’âge de vingt ans. J’ai déménagé dans onze villes en seize ans. Après avoir rencontré Élise, j’ai cru m’installer définitivement avec elle à Paris, mais on est pourtant repartis pour le Québec. À chaque déplacement, je ressentais toujours plus de nostalgie pour les personnes que j’avais laissées derrière moi. Pour estomper la souffrance, pour réussir à canaliser mes attaques de panique nocturnes, j’ai coupé les ponts avec chacun de mes passés. Choix drastique, mais efficace. Ça n’a pourtant fonctionné que quelques années. Maintenant que je vis à Québec, le rire de Carolina ou les blagues d’Antonio peuvent, à l’improviste, se propager dans une microbrasserie et me faire sursauter.

—Mattia, mon chou, je n’ai pas le temps. On en reparlera ce soir, si tu t’en souviens encore.

Cet après-midi-là, habitué à mon syndrome, je ne suis pas étonné de remarquer quelque chose de familier dans l’apparence d’une dame âgée qui assiste à ma conférence, donnée dans le cadre d’un colloque sur l’exploitation des archives en création littéraire, à l’Université Laval. Je lis ma communication, improvise quelques réflexions, mais je fais des pauses trop longues. Mon cerveau cherche cette femme au plus profond de ma mémoire. Et quand il la trouve, une forte chaleur m’envahit. Je ne réussis plus à parler. Une collègue me propose une bouteille d’eau. Je me force à finir mon intervention. Et je quitte la salle. 

Mon corps flotte dans un vortex de souvenirs      La nostalgie m’attaque en italien et en français
Mon Syndrome Kundera dégénère     Suis-je fou?
Voir une morte      Sandra Occhipinti se tenait parmi
les participants à la conférence      
Sa bouche s’ouvrait et se fermait        Des paroles inaudibles       Tangibles
Je sais ce qu’elle veut        Elle a levé la main pour me saluer

2

Sandra Occhipinti est née en 1935 à Santa Maria di Galeria, une petite ville près de Rome. Son père travaillait comme pharmacien, et sa mère s’occupait de l’administration et de la comptabilité pour le magasin de son mari. Sandra était la deuxième de trois filles. Elle a suivi une formation scolaire correspondant à l’école primaire d’aujourd’hui. En 1954, elle devient l’épouse de Maurizio Mazza, de dix ans plus âgé qu’elle, et quitte ses parents pour aménager chez lui. Riche commerçant, le père de Maurizio avait doublé ses revenus pendant la Seconde Guerre mondiale. Son fils avait hérité de son don pour les affaires, et a aussi été élu maire de Santa Maria di Galeria durant trois mandats dans les années 1970. Sandra a eu deux fils et deux filles, puis a contribué à élever ses huit petits-enfants.

Le lundi 29 mai 2004, Sandra et Maurizio ont réuni la famille pour le traditionnel dîner de la Pentecôte. Les invités ont succombé aux mets cuisinés et empoisonnés par Sandra Occhipinti, qui s’est aussi enlevé la vie en consommant son propre poison. Une seule fille, Miriam, a survécu, sans jamais comprendre l’acte terrible de sa mère.

Femme et mère exemplaire, aimée de son mari, de ses enfants et de ses voisins, Sandra Occhipinti entrait dans l’histoire italienne comme la meurtrière ayant décimé, et presque anéanti sa famille, en tuant en un seul repas cinquante-deux personnes. Aux enfants et aux petits-enfants de Maurizio et de Sandra, il fallait ajouter les conjoints de leurs enfants, la mère de Maurizio, les deux sœurs de Sandra, leurs maris et leur progéniture, et quelques cousins et cousines.

Dans une armoire de la cuisine de la maison familiale, on a retrouvé des centaines de cahiers. Miriam, la fille survivante, qui avait séjourné longtemps dans un hôpital psychiatrique pour s’empêcher d’attenter à sa vie, a reconnu l’écriture de Sandra. Elle réalisait que sa mère, depuis son mariage, avait tenu un journal. 

Tous les lundis, Sandra Occhipinti y narrait ses tâches ménagères depuis son réveil jusqu’au moment où la famille se retrouvait pour déjeuner dans la salle à manger. Sandra se levait avant tout le monde, vers cinq heures. Elle rangeait tour à tour les pièces communes de la maison, préparait le déjeuner et passait enfin d’une chambre à l’autre pour réveiller son mari et ses enfants. Elle décrivait minutieusement les actions qu’elle effectuait. Pour Sandra, l’écriture prenait le sens d’un rituel. 

En 2010, Miriam a fait don des cahiers de sa mère à l’Archivio Diaristico de Pieve Santo Stefano, petite ville située à deux heures de voiture de Rome. Ce centre d’archives est l’une des rares institutions publiques italiennes spécialisées dans la conservation du patrimoine autobiographique amateur.

3

En février 2015, Gianluca Tosatto m’a envoyé un courriel. Il avait fondé les éditions italiennes La Stella, qu’il dirigeait, et il restait, à part Élise, l’une des rares personnes avec qui j’avais gardé contact depuis plus de cinq ans. Il avait des projets intéressants et bien payés à m’offrir. J’avais réduit à l’indispensable le caractère amical de la collaboration que nous construisions depuis dix ans. Dans son message, il m’écrivait qu’il cherchait un écrivain passionné d’archives qui produirait un livre avec les cahiers de Sandra Occhipinti. Un retour en Italie sur plusieurs séjours ne m’attirait pas, mais la rétribution allouée a chassé mes hésitations et j’ai accepté le mandat.

Pendant deux ans, j’ai consulté les archives Occhipinti à Pieve Santo Stefano et écrit le livre avec Gianluca. Le journal de la meurtrière Sandra Occhipinti est devenu Il libro dei mattini (Le livre des matins), composé de quatre tomes de cinq cents pages chacun. 

Élise m’a accompagné la première fois. Mais je lui ai expliqué que, pour les voyages suivants, je préférais partir seul. Avoir été enveloppé durant plusieurs semaines de paroles et de réalités italiennes m’avait mis mal à l’aise. Mais je restais déterminé. J’étais revenu, j’allais me confronter à mon passé. À Rome, j’ai repris contact avec quelques amis, mes parents et ma sœur. J’ai essayé de  

Des corps qui ne sont plus ceux de notre jeunesse           Une course en voiture avec Niels, Irene et Caterina
Des disputes interminables avec ma sœur      Des regrets
Me perdre dans les archives Occhipinti       Ressentir une communion avec une
meurtrière      Nous n’avons pas besoin de passé        Sandra a extirpé le sien
Les monologues de Gianluca sur ses aventures amoureuses      Des jours sans sommeil et des jours d’errance littéraire du centre d’archives aux bars, jusqu’à la chambre d’hôtel pour finir nos bouteilles de whisky        Et les deuils de Gianluca      Encore ses amours    
Et ses projets d’édition        Oublier d’appeler Élise        Des promenades paisibles et des dialogues silencieux avec mon père et ma mère        Une relation inespérée avec Marco, le fils ainé de ma sœur    Des larmes italiennes, incontrôlées        Ma vie est une fuite    
Pourquoi rester avec la même femme pendant six ans?         J’évite sa famille, Élise part souvent en France         Élise cultive son passé pendant que je censure le mien      
Pourquoi elle m’aime?         Je l’aime      Il faut que je rentre à Québec 

Gianluca et moi avons rencontré Miriam, la fille de Sandra Occhipinti. Elle habitait à Rome. Une dame de cinquante ans, très mince, perdue dans une doudoune énorme, un regard désespéré qui suivait les trajets de fantômes invisibles autour de nous.
Miriam survivait, avec son travail dans un bureau de la poste, un traitement médical, des sorties avec d’autres ex-patients de l’hôpital psychiatrique. 
Après avoir obtenu les droits de reproduction des écrits de sa mère, nous avons arrêté de la tourmenter.

Durant nos beuveries à Pieve Santo Stefano, Gianluca spéculait sur Il libro dei mattini en le considérant déjà comme un succès international. L’œuvre autobiographique d’une meurtrière. Je n’y croyais pas. Un livre de deux mille pages, où l’on relate la répétition de mêmes gestes et de mêmes actions quotidiennes, achèverait le lecteur d’ennui. Gianluca insistait, convaincu que bien qu’on ne lirait que des descriptions de besognes ménagères, il garderait en tête la fin tragique de l’histoire, un fait divers dont on parlait encore dix ans après. Il découvrirait le déroulement minimaliste d’un quotidien de la moyenne bourgeoisie italienne, mais il vivrait dans son imagination le déploiement de la vie sécrète d’une assassine, il chercherait l’envie de tuer, la haine derrière chacun des actes de Sandra Occhipinti. Mon éditeur se faisait prendre par les vertiges de la gloire: Il libro dei mattini étudié à l’école primaire et secondaire! Traduit en douze langues! Sélectionné pour tous les prix nationaux et internationaux! L’un des livres de la littérature contemporaine italienne parmi les plus diffusés au monde!  

Gianluca m’a proposé de signer l’œuvre comme coauteur. J’ai refusé. Sandra Occhipinti devait être reconnue comme la seule écrivaine de ce livre, composé des extraits de son journal. Sandra possédait un style littéraire particulier que j’avais essayé de préserver. J’avais trié et conservé pour la publication les lundis où Sandra écrivait au sujet de son corps, de son état de santé, de sa transformation physique en lien avec les grossesses et le vieillissement. À partir de ses trente ans, elle avait rédigé des pages entières sur l’observation de son anatomie dans la salle de bain. Elle avait examiné ses grains de beauté, ses dents et ses gencives, la formation de son double menton, la souplesse de ses articulations, les sensations qu’elle éprouvait au contact de l’eau de la douche. Son existence la plus intime et la plus libre se déroulait dans la salle de bain. Si dans son quotidien elle s’était occupée des autres, avait suivi le rythme et les opinions de son mari et de ses enfants, dans son intimité elle avait cherché à s’épanouir d'une manière sensorielle. Dans son journal, elle n’avait jamais relaté ses aspirations ou ses rêves. Ses désirs avaient été ceux de Maurizio. Mais elle avait affirmé le plaisir de se toucher, de se contempler dans le miroir. Progressivement, les descriptions corporelles s’étaient approfondies, devenant passionnelles. Et dans les dernières années, Sandra avait montré un amour maladif, maniaque pour son corps.

Aujourd’hui, je pense souvent à l’élément déclencheur qui a mené Sandra à empoissonner sa famille. 
Je suis fasciné par Sandra.
J’ai volé trois portraits photographiques de ses archives. 
Je contemple Sandra la nuit, pendant qu’Élise dort. 

4

Terrorisé       Suis-je au café de l’université?     Ne pas pouvoir parler    Mon corps paralysé    Devant moi, la dame âgée du public de la conférence
 Sandra Occhipinti n’est pas morte

―Vous ne deviez pas donner cette conférence. Vous ne deviez pas travailler sur ce livre. Je suis obligée de vous tuer pour faire taire mon passé.

Ne pas réussir à respirer        J’ai compris

Après trois ans de travail, Il libro dei mattini n’a toujours pas été publié. Gianluca est décédé il y a six mois dans un accident de la route. J’ai reçu une lettre anonyme qui me menaçait de mort si je divulguais mes recherches sur le journal intime d’Occhipinti. J’ai ri, je me suis senti privilégié, recevoir une intimidation pour mes travaux universitaires. J’ai moins ri lorsqu’un incendie s’est déclaré dans l’un des entrepôts de l’Archivio Diaristico de Pieve Santo Stefano, détruisant les archives de Sandra. À Rome, Miriam a finalement réussi à se suicider, avec le même poison que sa mère a utilisé en 2004 pour exterminer sa famille. 

―Je vous observais, votre éditeur et vous. Miriam était inquiète, elle ne savait pas comment se comporter. Elle avait peur que j’explose. J’aurais pu vous tuer chez elle. Je vous ai offert une chance. Votre projet de livre me semblait tellement absurde. Pourquoi me faire chier avec vos ambitions? Mon passé n’appartient qu’à moi.

Dans quelle langue parle-t-elle ?         Italien       Français      
   Deux collègues s’approchent      Complimentent mon exposé
Vais-je mieux?      
Irai-je au souper?       Je crie dans ma tête

Ils ont disparu       Tous        Dans le café, que Sandra et moi

―J’ai dû recommencer. Gianluca Tosatto. Miriam. De toute façon, ma fille ne vivait qu’en apparence. À cause de toi, il faut que j’élimine les gens qui croiront à votre foutue histoire. Je ne voulais qu’être libre. Après avoir rendu mon mari et mes enfants heureux. Je voulais exister moi aussi. Je voulais sortir de la salle de bain.

Le cri dévaste mon cerveau         Élise a commencé à lire le manuscrit

Courir sur le chemin Sainte-Foy             Sandra Occhipinti apparaît au croisement de l’avenue Myrand        Il faut arriver à la maison       À temps        Sandra Occhipinti se promène avec un chien        Des voix disent mon nom avec l’accent italien        Mon père, ma mère et ma sœur m’attendent pour manger dans l’appartement de ma jeunesse     Crier dans la rue le nom d’Élise        Sandra Occhipinti chante une musique rap, son visage caché par une capuche et des haut-parleurs géants        Tourner avenue Joffre       Arriver à mon immeuble        Ouvrir la porte

Élise allongée dans son sang        
Le manuscrit de Il libro dei mattini éparpillé au sol      
Debout devant moi, Sandra Occhipinti     Un couteau à la main        
Brûler le manuscrit, brûler l’appartement, tout effacer 

 

 

L'auteur remercie, pour leurs commentaires sur ce texte, Alain Beaulieu et les étudiant.e.s du séminaire sur l'autofiction en création littéraire, hiver 2018, Université Laval.

Pour citer

Scarpulla, Mattia. 2018. Le syndrome kundera. Publication en ligne sur le site Quartier F. http://quartierf.org/fr/publication/le-syndrome-kundera