Bakhtine est un mauvais amant

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Cahier référent

8 avril 2018,
Montréal

Cher Mikhaïl,

Vous avez ravi mon cœur. Je ne cesse de passer entre mes doigts les pages de votre livre L'œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance. Rien qu’à lire votre nom, je mouille ma culotte. Je ne peux m’empêcher de parler de vous, de vos théories, du moment où vous m’avez accordé le droit de vivre telle que je suis.

Vous avez conceptualisé, mis en mots, fait entrer dans l’histoire littéraire ce dont je parle quotidiennement, dans le confort de mon appartement, la porte fermée, dans la plus grande familiarité. Je m’étonne, toujours avec plaisir, de la durée et de l’intensité de mes gaz, de la fermeté et de la longueur de mes étrons, je félicite avec entrain les aptitudes à déféquer de mes enfants, je ne mange qu’avec gourmandise, j’ai des relations sexuelles nombreuses avec mon mari, sa sœur, mes voisins, je commence tous mes dimanches matin en vomissant joyeusement le festin de la veille. 

Vous m’avez rassuré dans mon amour de la culture populaire, du vulgaire, de l’inutile. Je constate, maintenant, dans mon quotidien, la grandeur de ces choses. Sous l’angle du réalisme grotesque, je ne suis plus vulgaire, je suis sensée: ce que j’accomplis comme travailleuse ou comme mère n’a ni plus ni moins de valeur que la puissance de mon jet à la première miction du matin. 

Ce qui m'inquiète, mon amour, c’est de constater à quel point nous sommes éloignés, vous et moi. Comme il est difficile de vous lire et de ne jamais me retrouver entre vos lignes. Je me cherche dans les portraits que vous dressez du carnaval. Les corps comme le mien ont une sexualité mais, semble-t-il, pas de désir. J’ai toujours cru que j’aimais prendre part au carnaval avant de réaliser que j’y étais comme spectatrice et non pas comme participante. Comme il est douloureux de voir tous ces corps débordants de plaisir et de m’y retrouver absente. Chaque relecture me place devant ce constat: mon désir vous est étranger.

Permettez-moi ici de reprendre votre incipit: De tous les corps que compte votre œuvre, le mien est, dans votre ouvrage L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, le moins populaire, le moins étudié, le moins compris et apprécié.

Souhaitez-vous, Monsieur, «[abolir] toute distance entre les individus en communication» (Bakhtine, 2010 [1970]: 19) ou préférez-vous me laisser à l’extérieur de votre vie et de votre livre? Je ne veux plus de distance entre nous. Je vous veux contre moi. Je veux enserrer votre vit entre mes cuisses. Il est temps, mon amour, de mettre en pratique ces théories qui vous valent tant de reconnaissance, je vous invite à vous enfoncer le visage dans ma chatte, à contempler le bas au plus près. J’en appelle à votre honnêteté intellectuelle. 

Vous dites que le rabaissement du haut (la tête) vers le bas (le ventre, le cul, les organes génitaux), c’est-à-dire cette communion de l’esprit avec la satisfaction de besoins naturels, est à la fois destruction, régression et renaissance. Mais voilà, vous ne parlez de mes seins et de mon ventre qu’en termes de naissance et de résurrection. Ils sont un lieu de passage aux corps des hommes (Bakhtine, 2010 [1970]: 308): ils relèvent davantage de la métaphore que du biologique. J’aimerais bien que vous m’expliquiez comment un phallus en érection appartient sans doute aucun au «haut», au spirituel (puisqu’il symbolise la puissance, la force virile) mais qu’une fois en contact avec une femme, il appartient désormais au «bas», n’est-ce pas ce que vous avancez? Perdez-vous de votre esprit lorsque nous nous ébattons? Est-ce que ma vulve porte en elle un sort archaïque qui ne peut qu’abrutir et donner vie? Ma vulve à moi, n’appartient-elle jamais au spirituel? Je ne peux m’empêcher d’enlever vos parenthèses et de lire: «une femme; toujours le bas». Vous ne me laissez pas me détruire complètement. Si «[le] rabaissement creuse la tombe corporelle pour une nouvelle naissance» (Bakhtine, 2010 [1970]: 30), vos écrits ne me laissent pas m’abîmer: ici, je n’ai pas la possibilité de renaître, je dois donner naissance ou mourir. 

Vous creusez ma tombe chaque fois que vous tardez à me répondre, chaque fois que vous niez ma condition biologique, mon existence. Vous m’oubliez sans cesse. Je connais autant votre cœur que votre œuvre, je me remémore aussi bien le trajet des veines sur votre pénis que les chemins qu’entreprennent votre esprit dans l’élaboration de vos théories. Je pourrais citer chaque ligne de votre œuvre pendant mon sommeil. Vous souvenez-vous seulement de mon adresse? J’ai parfois la triste impression que vous vous réservez le droit de donner naissance, par la bouche, à la parole, et que vous me laissez le travail incombant de donner naissance, par voies basses, aux hommes. Pourtant, mon corps porte en lui ces destructions que vous me refusez. Comment pouvez-vous prendre la peine de recopier quinze variations du mot excrément, en faire un chapitre savant, et ne jamais vous attarder une seule fois aux menstruations? Je peux vous parler de mon endomètre qui se desquame tous les mois, de la douleur, du sang qui coule, d’abord brun, puis rouge clair, abondant, de la texture particulière du sang menstruel, des caillots, de l’odeur. Je peux vous parler du lait maternel caillé entre les plis du cou de mon nourrisson, les taches de lait jaune sur mes draps, la croûte de lait durcie sur le bout de mes mamelons. Je dois absolument mentionner la forme étonnante qu’ils prennent dans les tubes du tire-lait dont ils adoptent la forme, de leur allure de petits pénis qui éjectent au rythme mécanique de la pompe.

Quelques jours avant l’ovulation, je perds un bouchon de glaire cervicale. Cela ressemble à la colle qui tient une carte de crédit neuve sur une lettre d’approbation. Parfois, si je porte une jupe, elle forme une boulette qui glisse le long de ma cuisse. Quand j’ovule, mes sécrétions vaginales se liquéfient et ont la texture d’un blanc d’œuf cru. Je voudrais que vous y pensiez la prochaine fois que vous vous cuisinez une omelette. Imaginez-moi au moment de mon cycle où je suis la plus désirante, imaginez la texture entre vos doigts.

Vous faites un idiot de vous. Attardez-vous à la fonctionnalité de mon corps, à ce qui en fait un véhicule biologique. La cyprine, la morve, la glaire cervicale, les larmes, le sang menstruel, la sueur, le liquide amniotique, la salive, les lochies, le sébum, le pu, la merde, l’urine, la lymphe. Remarquez les fluides que nous partageons et observez ceux qui vous sont inconnus. Je vous laisserai toucher et goûter à tout. Je garderai pour vous des échantillons dans des fioles. 

Laissez-moi m’échouer avec vous, laissez-moi communier avec vous dans tout ce qu’il y a de plus bas. Remarquez la sueur sur mon front, le musc de mes aisselles, lorsque nous folâtrons. Voyez comment je lubrifie et comment cela colle dans les poils de votre pubis. Ne m’obligez pas à porter vos enfants, je n’en ai que faire. Je veux vous baiser, je veux vous écrire, je veux contribuer à vos recherches. Et, s’il le faut, je trouverai chacune des copies de votre œuvre et je les badigeonnerai généreusement de tout ce que je sécrète pour éviter que vous vous parjuriez, pour qu’il ne soit plus possible de nier l’existence de mon corps dans les théories que vous déployez.

Ne m’oubliez plus.
Hélène

Pour citer

Fortin, Cato. 2019. Bakhtine est un mauvais amant. Matières à inquiétude. Cahier virtuel. Numéro 6. En ligne sur le site Quartier F. https://quartierf.org/fr/article-dun-cahier/bakhtine-est-un-mauvais-amant.

Référence bibliographique

Bakhtine, Mikhaïl. 2010 [1970]. L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance. Paris. Gallimard.